Arts et spiritualité

Cinema // Bad Batch : l’utopie capitaliste décapitée

Film de fiction-fantaisie réalisé par Ana Lily Amirpour en 2016

Comment ce film trash et dérangeant a-t-il pu recevoir le Prix spécial du jury à la Mostra de Venise ? Puissant par ses métaphores osées, ce film initiatique nous a tout d’abord rebuté avant de nous conquérir totalement. 

Bad Batch : l’histoire

Une jeune-femme vulnérable et sexy livrée à elle-même dans un désert ardent et infini… Comment va-t-elle survivre ?

Elle veut à tous prix rejoindre « Comfort », une cité où règne la paix et la sécurité. Mais son chemin croise celui du clan des Maudits dont les membres sont des cannibales…

Dès les premières minutes on se sent irrésistiblement happé par l’étrange atmosphère dépeinte. Mais au bout d’une demi-heure de film, on se demande franchement où tout cela nous mène : pourquoi toutes ces scènes horribles ? Est-ce un énième film gore débile et sans intérêt ? La réalisatrice est-elle obscène ?

Et pourtant nous sommes maintenus en haleine, fascinés d’un bout à l’autre.

Sommes-nous pervers ou y a-t-il quelque chose à comprendre ??

Au bout d’une intrigue surréaliste qui s’éternise et ne semble jamais mener nul part, c’est soudain le flash, la révélation.

Et ce film nous apparaît enfin comme ultra inspiré, lucide et visionnaire. Un film profondément spirituel au bout du compte.

Décodage du film Bad Batch

Pour ceux qui veulent garder le suspense et se faire une idée par eux-même, nous vous conseillons de lire ce décodage après avoir visionné le film.

À travers 2 mondes que tout oppose ce film nous offre une exceptionnelle et bien déroutante allégorie de la condition humaine :

D’un côté l’univers ultra violent des cannibales, de l’autre le monde rassurant et apparemment civilisé de Comfort.

Les cannibales sont bodybuildés à l’extrême, ce qui leur confère une stature sur-humaine et monstrueuse. Ils vivent sans confort aucun, dans un ancien cimetière d’avions, ils font leurs « courses » dans les décharges publiques et se nourrissent de captures humaines.

Un tout autre état d’esprit règne à Comfort, terre d’accueil apparemment festive et réconfortante. On y trouve à manger, de quoi se vêtir, de vraies installations sanitaires, des lits, et même la climatisation ! Seule fausse note au tableau : une atmosphère latente de mort, de vide, de non existence… Mais Comfort possède son propre remède : The Dream ! Aussi chaque nuit, le gourou interprété par Keanu Reeves, administre à « ses fils et à ses filles » The Dream sous la forme de centaines de petites pilules magiques pour leur permettre « d’entrer dans le rêve ». Il se transforme pour l’occasion en DJ et nous voilà plongés dans l’ambiance Burning Man…

Le 1er monde (cannibales) représente le monde de l’ultra réalisme. Les êtres humains y sont dépeints sans concession. Les cannibales ne cherchent pas à se raconter des histoires sur la vie ou sur eux-mêmes. Ils ont admis l’horreur de leur condition et la monstruosité de la nature humaine livrée à elle-même dans des conditions extrêmes. Finalement, c’est dans ces moments-là que l’on découvre le fond de la nature humaine. Ces humains là ont dépassé leur besoin de confort, transcendé toutes les illusions possibles et la belle image de soi. Ils ne font plus dans le sentiment. Ils sont dans la survie, ils mènent une vie terre-à-terre.

Mais le film s’attache à détromper notre regard accusateur et dégoûté. Au début, on est horrifié par ces « monstres » puis on découvre que les apparences… ne sont que des apparences. Et si le jugement que nous portons était tout simplement influencé par notre propre notre conditionnement d’être humains englués dans le confort ?

Le personnage cannibale joué par Jason Momoa est là pour nous enseigner. Il s’avère doué d’une grande sensibilité, c’est un artiste comme en atteste ses dons de dessinateur, et il porte à sa fille un amour absolu. Il est cannibale et pourtant, il est Grand.

L’autre monde (Comfort) propose aux humains épris de confort et d’illusion un refuge. Ces humains là sont faibles même si on ne les perçoit pas tout de suite comme tels, car ils ont l’air solidaires et « humains ». En réalité ils ne peuvent survivre en milieu hostile, ils ne savent ni ne veulent affronter la cruauté, l’impitoyable réalité. Ils ont besoin d’un berger pour les guider et les protéger. Celui-ci, incarné par Keanu Reeves, leur offre un havre de paix et de sécurité. Mais ce n’est pas la vie. C’est tout au plus un parc d’attraction, une immense illusion dans laquelle chacun se permet de rêver et ne peut que rêver. Tout ce qui est sale ou dérangeant est évacué, à l’image de ce que nous faisons dans nos sociétés.

Aussi le gourou prend-il bien soin d’expliquer à la jeune héroïne du film (Suki Waterhouse) qu’il est un « type bien » parce qu’il permet à tous « ses fils et filles » de rester propres en envoyant leur « caca» à l’autre bout du désert. Lorsqu’il recueille la petite-fille cannibale, il la traite avec égards, il l’entoure d’attentions, de jouets, lui permet de jouer avec son lapin et la nourrit avec des spaghettis ! Plat hautement luxueux dans un monde post-apocalyptique. Il la « gâte » à l’excès pour la conditionner et l’emprisonner dans son univers de confort. Il sait trop bien qu’une fois que l’être humain goûte à ce qu’il y a de mieux il ne peut plus s’en passer. Cependant on devine qu’il a des projets pour elle qui ne sont pas si altruistes que ça.

Lorsque la jeune-femme (Suki Waterhouse) décide de braver l’autorité du grand gourou pour récupérer la petite-fille et la ramener à son père (le cannibale), le gourou adresse à la petite-fille en guise d’adieux une phrase sournoise : « Promets-moi de prendre bien soin de ton lapin ». Le perfide sait bien ce qui attend son petit lapin une fois qu’elles auront toutes deux quitté Comfort et regagné le désert : la mort. Et oui, les conditions de survie dans le monde réel ne permettent pas que l’on s’attache à un petit animal de compagnie. Elles ne laissent que très peu de place au rêve et au sentimentalisme. La sensiblerie qui caractérise les êtres humains domestiqués n’y a pas d’avenir.

N’est-ce pas ainsi que Lucifer fait avec nous tous ? Démagogue, il prend soin de nous, flatte notre égo, notre sentimentalisme, notre besoin de confort, soigne nos peurs (car nous en sommes bourrés!) et notre image car nous avons une haute d’estime de nous-même, nous voulons être de « bonnes personnes », nous exécrons la violence et l’horreur et pensons inconsciemment être meilleurs que les humains qui vivent à l’extérieur de nos contrées « civilisées ». Mais ne serions-nous pas plutôt des lâches ?

Trop imbus de nous-mêmes et terrifiés par la vraie vie ? La vie sans filet de sécurité ?

Ainsi, à l’image des réfugiés de Comfort, nous habitons des prisons dorées qui ne nous apportent qu’un pâle et lointain reflet du bonheur. Nous déambulons chaque jour dans les rues, supermarchés, couloirs de métro en ressentant tout autour de nous les relents de ce vide existentiel, nous cherchons en vain la vie, la vraie !

Qu’attendons-nous donc pour quitter le Rêve, pour fuir Comfort ?

Sans pour autant devenir cannibales, n’y aurait-il pas une troisième voie ? Celle incarnée par l’héroïne : le courage et la soif d’une existence vraie.

Quoi qu’il en soit, le courage et la grandeur de cette jeune-femme nous inspirent.

Iori

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