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La créature de l’au-delà – Au nom du Ciel 10

Dans ce 10ème épisode de son roman autobiographique et channeling Au nom du Ciel, Ganji fait appel à toutes ses ressources pour se tirer d’une situation menaçante. Mais alors qu’il tente le tout pour le tout, il fait la rencontre d’une créature étrange…

Au nom du Ciel a été écrit par Iurikan, le protecteur céleste et guide de Ganji depuis sa plus tendre enfance. Retrouvez plus d’infos sur les guides du médium Ganji dans ces articles : Les esprits protecteurs de Ganji et Iori, Voyage sensoriel au cœur du Sacré et Complicité Reptilienne.

Le mois d’août avait toujours un goût amer : électrique, comme la tension qui s’insinuait sans cesse entre mon père et moi, obscure comme la solitude qui me dévorait l’âme. L’enthousiasme de notre arrivée au Portugal cédait vite la place à ce terrible solvant qui rongeait d’angoisse les sinuosités de mon cerveau.

Emmuré dans un esprit tourmenté, j’avançais péniblement à travers les ruelles pavées de Manteigas. La nuit masquait les irrégularités de la chaussée, dangereuses à certains endroits. Le jeu des clairs obscurs dessinés au gré des lampadaires blafards rythmaient mes pas. Je gravissais à présent les routes sinueuses, le vague à l’âme, contraint de rentrer avant minuit. Ma jeune vie essuyait déception sur déception car tant de promesses avortées : l’obscurité n’avait pas de répit. Nulle trêve, nul sursis en cette désillusion chronique.

En parvenant aux pieds de la bâtisse familiale tout mon être se crispa en constatant que les lumières étaient toutes éteintes : mes parents n’étaient toujours pas rentrés, chose d’ailleurs assez inhabituelle. Après un certain temps de réflexion, je me résolus finalement à les attendre à l’intérieur de la maison. Les angles massifs de cet immense caisson m’observaient et me convoitaient depuis toujours. Une fois de plus, je serais avalé si je me laissais aspirer par cet enchevêtrement de pièces vides, du moins en apparence. Les prémices de la terreur me saisirent de leurs sueurs froides tandis que leurs tambours sauvages retentissaient dans ma poitrine. Glacé, je m’étais arrêté. Mes yeux rivés au portail se déportèrent lentement jusqu’aux fenêtres du grenier. Des frissons parcouraient mon crâne en vagues régulières, hérissant chacun de mes cheveux. Chaque atome de mon être me rappelait très clairement cette nuit maudite où, laissé seul, j’avais subi l’assaut de cette faune étrange, en proie à l’effroi. Lors de la dernière soirée en date, la maison s’était animée d’un capharnaüm de sons de portes claquées, d’objets en mouvement, de pas virulents. Ce tapage infernal provenait du grenier et m’avait maintes fois tiré de mon sommeil pour me faire quitter en toute hâte les lieux. « Foutre le camp ! Au plus vite ! ». J’avais couru à travers la ville rejoindre la chaude alcôve de ma grand-mère. Et à présent de nouveau, je me retrouvais face à face avec cet outre-monde. Mené par je ne sais quelle force, j’avançais. Je sentais la maison me flairer avec appétit et malice. Mon âme fixait de son regard clairvoyant ce piège et se faisait toute petite.

Il y avait bien longtemps que mon corps lui-même possédait son propre grenier, traversé par de sombres créatures de l’au-delà1. C’est peut-être en cela que je reconnaissais l’affreuse réalité qui m’entourait, tout ce tumulte m’était hélas déjà familier. Je savais qu’un jour viendrait où je percerais les mystères de cette sinistre réalité et que je la vaincrais, mais pour l’heure je devais l’affronter ici et maintenant. Cette maison, petit palais qui nous servait mes parents et moi de havre de paix l’été, et en lequel la lumière du jour déversait ses couleurs d’olive et de coquelicots, se révélait cependant chaque nuit de solitude, profondément hostile. Mais ce soir là, je ne saurais être une nouvelle fois cette pauvre victime abusée, car au fond de moi la naïveté avait laissé place à de puissantes vérités : la connaissance du monde invisible des esprits. D’instinct, je sus que je devais fuir cette bâtisse !

La voisine, en habile observatrice, notait chaque va et vient et put me renseigner. Pour retrouver mes parents, je devais longer l’imposante muraille de roche noire qui s’élevait face à moi comme pour engloutir les passants les plus téméraires. Un bourg, à peine éclairé par quelques rares lanternes s’étendait au-delà de cette montagne au décors lunaire. Une route désolée et plongée dans une pénombre inquiétante faisait seule le pont entre ces deux îlots de vie, suspendue au-dessus du vide. En guerrier, je décidai d’affronter l’ombre épaisse des sapins, sans autre testament que ma jeunesse et je me fondis bientôt dans l’opacité nocturne. Je serais ce vainqueur. Je m’en croyais digne. Cette épreuve ne pourrait d’ailleurs m’atteindre plus que je ne l’étais déjà. En passant sous la voûte de résineux, la route se fit plus cruelle. Paradoxalement, je me sentais plus à l’abri au creux de l’obscurité précieuse des sapins. Leur nuit était réconfortante et bienfaisante, j’y goûtai un bonheur vaporeux. Chaque tronc se faisait mon guide en renvoyant à mes yeux la lumière de la lune, tandis que mon esprit aux aguets s’accrochait à ces phares en réclamant toujours plus de clarté.

Bientôt le premier virage se présenta à moi. Je quittai la voie rassurante des sapins pour la lumière franche des réverbères. Leur présence glaciale balaya d’un coup la douceur végétale. Je changeai de rythme, et d’un pas rapide poursuivis ma course, haletant. Un tremblement imperceptible s’était emparé de moi et j’invoquai en pensées la présence rassurante de mes parents. Sur la route, je comptais le nombre de pas qui séparait chaque faisceau lumineux quand je fis face à une étendue noire. L’un des réverbères était en panne et je devais à présent affronter cette traversée dans l’obscurité totale, pris en étau entre un fossé et un mur de pierres infranchissable. Mes pas allaient compter double, je le savais. Mes organes de nouveau se serrèrent les uns contre les autres, trouvant un peu de soulagement dans ce coude à coude.

Tout se passa si vite, je ne ralentis pas. Soudain, je m’immobilisai tout net devant une masse informe étalée au beau milieu de la route. Mes yeux s’attardèrent sur ses contours, en attendant de retrouver plus d’acuité visuelle. Un être corpulent d’une lourdeur anormale s’étendait là, cloué à l’asphalte, obstruant carrément la voie. Manifestement assoupi, il semblait pourtant très conscient de ma présence. Était-ce un mort, un homme, une bête ? Un gitan, peut-être, dont le collègue tapi quelque part s’apprêtait à m’égorger ! Mes mains subitement se mirent à fouiller le sol, à la recherche de projectiles. Je saisis la plus grosse pierre. À cet instant, mollement le cadavre prit forme et se redressa. Il me fit front, plantant ses billes de feu dans mes yeux, m’observant longuement sans un grognement. Au centre de la gueule du cerbère, je remarquai une mâchoire démesurée aux muscles exorbités. Elle ne s’ouvrait pas. Son regard caressait les poils hérissés de mes bras et flairait mon odeur de peur.

Mon corps aguerri me révéla la nature surnaturelle de cette créature : elle hébergeait une puissance étrangère à ce monde, malfaisante il va s’en dire. Les secondes puis les minutes s’écoulèrent dans un face à face intenable. Finalement un vortex s’ouvrit en moi et déversa ma folie irrépressible en une transe agressive. Mes mouvements frénétiques se déchargeaient sur ma cible avec adresse mais chaque caillou disparaissait dans ce corps indéfinissable, comme absorbé. Impassible, lentement, la bête disparut finalement dans l’obscurité.

Couvert de sueur, je demeurais immobile sur la route, transis de peur. Enfin, mon âme se joignit à ma volonté et je franchis très vite ce qu’il me restait à parcourir de ténèbres. Je savais au fond que l’ignoble présence avait quitté la réalité. J’étais sauf et pouvais à présent atteindre ma destination tant méritée.

Ganji et Iurikan

1Dans l’épisode 6, Survivre aux mauvais esprits, Ganji raconte comment il a été victime de l’assaut de plusieurs esprits errants en pleine nuit, dans cette même maison, alors qu’il était encore tout petit.

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